On arrive, parfois après deux heures de route ou de train, dans une ville inconnue. On cherche la librairie ou la grande enseigne où l’on est attendue.
C’est plus facile dans une librairie indépendante : les gens viennent pour les conseils du libraire, sont curieux et prêts à se laisser embarquer.
Dans une Fnac, un Cultura ou un Espace Culturel, la donne n’est pas la même. Si on joue à domicile, on aura peut-être la chance de voir débarquer quelques copains, venus pour nous soutenir. Ils sont parfois admiratifs, se figurant, en nous voyant derrière la table de dédicaces, que nous enchaînons les signatures depuis notre arrivée, telle une Virginie Grimaldi locale.
La réalité, pour tous les écrivains et écrivaines qui ne sont pas invités à la Grande Librairie, est toute autre.
On arrive donc et on découvre son espace : une table sur laquelle sont disposées des piles de notre ou nos livres. On sait en général que cette pile ne diminuera pas beaucoup voire, dans le pire des cas, pas du tout, ce qui nous vaudra quelques grimaces désolées des vendeurs à la fin de la journée.
On est placé au rayon littérature. A notre gauche, la new romance et son flot régulier de jeunes femmes en mal de sensations croustillantes. A notre droite, le rayon manga où circulent des adolescents en vêtements larges et à cheveux bleus. En face, les présentoirs des cahiers de vacances, ce qui fait dire à un monsieur : “de toute façon, ces cahiers, personne ne les termine jamais”.
On est là pour quatre heures. Et les gens passent.
Si on a du bagou et l’âme d’un bateleur, l’exercice peut être amusant : trouver le petit “truc”, la phrase d’accroche qui amène les passants à s’intéresser à nos histoires et à repartir avec un de nos livres sous le bras.
Si comme moi on est introvertie, totalement incompétente en technique de vente et que chaque conversation puise à chaque fois un peu plus dans sa jauge sociale, ces heures sont longues. On échange quelques sourires et quelques bonjour avec les clients qui défilent devant nous. La plupart vous répondent gentiment, évitant soigneusement d’approcher, de peur qu’on cherche à leur vendre un bouquin. D’autre détournent le regard – surtout pas d’”eye-contact” – pour les mêmes raisons que les précédents. On entend un “c’est qui ?” murmuré par quelqu’un qui s’éloigne, constat cruel de notre anonymat.
Au bout d’une heure, on a épuisé toutes les techniques à sa disposition : aligner vingt fois de suite les piles, tourner à droite, à gauche, puis re-à droite les cartons de présentation, déplacer ses stylos. Alors on se lève, on se dégourdit les jambes, on déambule dans le rayon derrière soi, on lit les quatrième de couverture des romans des autres, jetant toujours un oeil vers sa table au cas où quelqu’un s’approche, prête à y revenir comme attachée par un élastique invisible.
On essaie encore un peu et, au bout d’un moment, dans l’indifférence générale, on s’occupe. Pour peu qu’on ait pensé à emporter un carnet, on écrit : au moins ces heures ne seront pas totalement perdues. Personnellement, je calligraphie sur des bristols des citations que je dépose devant moi, comptant sur leur potentiel d’attraction.
Et puis, parfois, au milieu du désert, une personne s’arrête, naturellement. Curieuse, enthousiaste, toute disposée à vous questionner et à vous lire. Moment de respiration qui remonte le moral. La personne s’éloigne et on repart dans le long couloir temporel qu’il nous reste…
Quand j’étais petite, le titre d’un livre dans la bibliothèque de mes parents me fascinait : “La solitude du coureur de fond”. Ancienne marathonienne, je sais que cette solitude est peuplée de pensées qui défilent au rythme des foulées.
Là aussi, dans cette course immobile, l’imagination galope. On élabore des stratégies divertissantes : lancer le concept “dédicace topless”. Aucune doute, cela marquerait les esprits ! On encore chiper les étiquettes “coup de coeur” apposées sur les livres des concurrentes pour les coller discrètement sur les siens. Chanter ou danser devant sa table. Haranguer le badaud à la manière d’Ordralfabétix, “il est beau, mon roman, il est beau !”
Enfin, l’épreuve se termine. On était venu à la rencontre des lecteurs. On en a croisé quelques uns et on s’accroche à cela pour ne pas céder au découragement. Car après tout, on écrit aussi pour écrire, pour donner vie aux récits qu’on a dans la tête et aux personnages qu’on a dans le coeur. Mais ces récits sont adressés : on les écrits aussi pour les autres, pour faire rêver ou pour faire peur, pour offrir évasion ou bien-être, pour transmettre et soigner, parfois.
Alors on revient, un autre jour, dans un autre lieu, et on essaie. Encore. Parce que ça fait partie du métier. Parce qu’il suffit d’un lecteur touché pour donner envie de continuer. Parce qu’on garde en soi l’espoir de ne pas faire tout ça vainement.
