Une enfance au milieu des livres
Quand j’étais petite, je voulais être lectrice.
Pas écrivain, pas prof, pas éditrice : lectrice. Ce qui, à l’époque, me semblait être le plus beau métier du monde.
Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un livre dans les mains. Ma mère m’a appris à lire avant mes quatre ans, et depuis, je crois sincèrement qu’aucune journée n’a passé sans que je lise au moins quelques pages. Lire est vite devenu un réflexe, une nécessité presque physique.
À la maison, pas un mur sans bibliothèque. Cela évitait de changer trop souvent le papier peint… et offrait une insonorisation parfaite. J’ai grandi au milieu de cette réserve quasi inépuisable, piochant sans hiérarchie, lisant à peu près tout ce qui passait à ma portée. Parfois trop ambitieux : certains livres me résistaient, je les abandonnais après quelques chapitres. Je les retrouvais des années plus tard, comme on revient à un plat longtemps boudé et soudain délicieux.
Mon enfance et mon adolescence ont été accompagnées par des centaines de romans. Je ne me suis jamais ennuyée. J’ai voyagé, aimé, tremblé, vécu mille vies par procuration. Les livres ont toujours été — et restent — des compagnons fidèles, des refuges quand le réel se fait trop bruyant.
Ils sont ma respiration.
L'envie de transmettre
La vie réelle, elle, invite à être raisonnable. J’ai donc renoncé à mon rêve de devenir « lectrice » — surtout le jour où j’ai compris que le métier consistait à lire des manuscrits imposés, sans pouvoir choisir, ce qui ôtait une bonne part du plaisir…
Mes études, littéraires évidemment, m’ont fait découvrir l’envers du décor. Comme si, après la magie du théâtre, on m’avait donné accès aux coulisses, aux poulies et aux mécanismes. Comprendre comment un récit tient debout, comment les mots fabriquent de l’illusion, comment une émotion naît d’une phrase bien placée. Décortiquer, jouer, transmettre : ma voie s’est dessinée là. Ce serait l’enseignement.
Très vite, j’ai compris que les collégiens et lycéens que j’accueillais avaient déjà forgé leur identité de lecteurs — ou, plus souvent, de « non-lecteurs ». Je n’ai pas la prétention d’avoir révélé le plaisir de lire à des classes entières. Parfois, un roman touchait juste, accrochait un ou deux élèves, ouvrait une brèche. Des éclats, souvent fugaces.
Mais j’aime croire que j’ai entrouvert quelques portes. Que j’ai transmis, ici ou là, un peu de cet amour des mots qui me porte. L’enseignement est un métier de patience : on sème des graines sans jamais voir la plante éclore. Nous ne sommes que des jardiniers de passage.
Poser mes histoires sur le papier
À l’aube de mes quarante ans, une évidence s’est imposée : si je ne faisais rien, toutes les histoires que je portais n’auraient aucune chance d’exister ailleurs que dans ma tête. Alors j’ai retroussé mes manches. J’ai profité des soirs calmes, quand les enfants dormaient, et j’ai écrit mon premier roman.
Je n’écris plus seulement la nuit, aujourd’hui. J’ai publié un premier roman, puis un deuxième, un troisième. Je précise souvent que j’ai une homonyme qui écrit des romans érotiques (oui, c’est vrai), mais non, ce n’est pas mon registre. J’essaie surtout de rester fidèle à cette définition que donnait Claude Michelet : non pas « écrivain », mais « écriveur ». Un conteur modeste. Un passeur de mots.
C’est d’ailleurs lui que j’ai eu la chance de rencontrer pendant mes études, lorsque mon mémoire de maîtrise portait sur les femmes dans ses romans. Ce sont ses conseils, et surtout ses encouragements sans réserve, qui m’ont poussée à envoyer mon manuscrit à des maisons d’édition. Quelques refus, puis un jour, un appel. Pour la première fois, j’entendais la voix chaude de Clarisse Enaudeau — devenue depuis mon éditrice.
Aujourd’hui, l’envie de transmettre prend aussi d’autres formes. Par l’écriture, bien sûr, mais aussi par la calligraphie et les ateliers, ces espaces où l’on ralentit, où l’on écoute les mots, où l’on ose à son tour les déposer sur le papier.